Hannibal, saison 1

Hannibal, nouvelle série de Bryan Fuller, est certainement l’une des plus belles réussites de cette année en termes de qualités, pour une audience malheureusement basse (miraculeux renouvellement !). Pourtant, elle propose un univers aussi original qu’accessible, une relecture d’une figure mythique passionnante ; qui s’articule en cohérence avec livres et adaptations en se faisant préquel, la psychologie étant alors naturellement privilégiée.

Si les quelques premiers épisodes peuvent donner l’impression d’une formule très encadrée, type cop-show avec un tueur par épisode, un fil rouge est mis en place dès le pilot, et toute la saison sera finalement tendue autour de ce fil : la relation Will/Hannibal et principalement l’évolution psychologique de Will. L’écriture sur long terme en devient bien plus dense, moins linéaire que celle d’une simple enquête, elle oblige constamment à faire des retours en arrière (difficile de résister à la tentation d’un rewatch), mais aussi à se projeter dans l’avenir : avec son personnage empathique par exemple, la série fonde ses intrigues sur une répétition récurrente : on rejoue le meurtre, on re-rejoue le meurtre, on rejoue le meurtre rejoué, la série semble, en plus que de progresser de façon linéaire, nous rendre comme Will au vertige de son empathie (voir aussi le jeu des ellipses dans l’épisode où Will a des trous de mémoire).

Hannibal, ainsi, voit son dernier épisode être un retour à la case départ : rien de décevant pourtant, il s’agit plutôt d’assister enfin à la reconstitution du puzzle pièce par pièce. Cohérent avec son univers onirique, contenant des séries de symboles toujours visuellement très efficaces (le ravenstag en tête), la série propose au téléspectateur d’être à la fois dans la position de Will, enquêteur davantage dans son esprit que dans le monde réaliste, interprétant les signes, reliant les points, mettant au jour, au fur et à mesure, l’œuvre composée par Hannibal, et dans la position de ce dernier, moins rapidement, mais en jouant constamment d’ironie dramatique ou d’ambiguïté : nous devinons bien (avec horreur), le contenu de ses assiettes par exemple.

Reconnaissons d’ailleurs les talents de mise en scène jusque dans la cuisine de Lecter : la série se joue de nous avec ses menus pour le moins attirants, sorte de variation perverse de porn food, qui nous fait aller d’un « hmm hungry » à « is it human ? ». C’est sur ce plan qu’on apprend à connaître Hannibal avec certainement le plus de sincérité : gourmet, amateur d’art,…

Hannibal. Parlons-en. Mads Mikkelsen, tout d’abord, livre une performance saisissante : ce Hannibal n’est pas tout à fait celui du Silence des Agneaux (mais il pourrait le devenir), c’est ce personnage comme psy, auquel il semble si facile d’accorder son entière confiance, impressionnant, charismatique, parfois presque sympathique (selon ses interlocuteurs, par exemple, à l’inverse, on le voit rarement bien agréable avec Jack), le plus souvent incroyablement effrayant ; dès qu’on se met à l’aimer, voire à l’admirer, une scène vient nous rappeler qu’il peut aussi être terrifiant de manipulation. C’est sans doute dans l’épisode 7 qu’on s’approche le plus de lui comme tueur, épisode qui se montre entièrement « pour lui », jusque dans la bande-originale presque uniquement composée de musique classique (requiem & co, ambiance). La série offre là quelques scènes marquantes, qu’on croirait presque écrites par Hannibal lui-même (cette descente de police avec fond musical de requiem et Hannibal qui vient au secours de la victime d’un autre tueur).

La froideur du personnage entre alors en complémentarité avec l’empathie de Will : le duo est très réussi, dans son parti pris des extrêmes (dans l’opposition des personnalités, le jeu d’acteur), il devient rapidement la part la plus excitante du show. On s’interroge en effet sans cesse : quelle est la nature de leur relation, pour l’un comme pour l’autre ? Amicale, professionnelle ? Et quand bien même elle serait amicale, Hannibal ne suit jamais vraiment les conceptions classiques ou normées de la psychologie ; c’est là encore que la série s’avère souvent fascinante, tant les deux personnages sont éloignés de certaines dimensions de la vie quotidienne (sociabilité, amitié, etc). Et pour autant Hannibal ne s’essaie pas à remettre ses personnages en place, à guérir, soigner, normaliser, bien au contraire, elle porte en elle un des discours les plus justes sur la psychologie humaine dans une fiction policière : aucune facilité, mais une vraie pensée de ce qu’elle est, d’une certaine société et de la psychologie d’une manière générale, puisque c’est un de ses thèmes principaux.

Il est vrai qu’au niveau des manipulations psychologiques, Hannibal est très convaincante : tout y est, observation, suggestion, manipulation pure et simple, le personnage du cannibale n’est jamais en difficulté, hormis dans le dernier épisode où enfin, il montre un peu de nervosité. Le tempo est juste, on y croit, et c’est bien un tour de force quand on sait, évidemment, qu’Hannibal est derrière tout ça. Les zones d’ombre sont en effet bien nombreuses au niveau de ses intentions, pas forcément toujours prévisibles par ailleurs, puisqu’il s’agit bien de « curiosité » ; il y a en même temps de l’audace, à se mettre ainsi en danger juste pour l’assouvir. En somme, le portrait du personnage n’est jamais fixé, on reconnaît ses traits les plus évidents mais dans l’ensemble, il nous semble toujours garder ce qu’il faut de mystère : les entretiens avec B. Du Maurier (excellente idée, avec un potentiel encore sous-exploité) nous ont permis de voir, peut-être, la « version » la plus honnête du personnage, mais jamais on n’a de véritable certitude pour autant.

Cet univers est définitivement très sombre. Des cadavres à la pelle, des scènes de crime terribles, avec à peine d’humour introduit par le petit groupe de scientifiques. Il ne s’agit vraiment pas de chercher dans Hannibal une fiction « réaliste » par ailleurs, mais simplement d’entrer dans son univers et de bien vouloir y croire. La réalisation et la mise en scène auront rarement été aussi soignées, le moindre geste des acteurs a du sens, le travail des couleurs, la symétrie soit participent de l’ambiance oppressante, ou onirique, soit rendent compte de l’emprise d’Hannibal.

Notons enfin que les personnages secondaires disposent d’une écriture également soignée, de même que pour Will ou Hannibal, on a toujours l’impression qu’on les connaît et qu’on ne les connaît pas simultanément. On peut aussi saluer la féminisation de deux des personnages de l’œuvre de Harris, pour éviter une distribution uniquement masculine. Fishburne, qui n’est certainement pas le meilleur des acteurs, s’avère solide, incarnant au moins avec conviction la colère parfois inattendue de son personnage ; Caroline Dhavernas fait une excellente Alana Bloom, probablement l’un des personnages les plus attachants de la série. On appréciera aussi la présence de Freddie Lounds, moins caricaturale qu’elle n’aurait pu l’être, qui permet de ne pas occulter la part médiatique et moderne de la série. Et évidemment les guests surprenants !

Bref, Hannibal est une série stimulante à voir, étant constamment en train de se faire son propre écho, comme un réseau de signes à connecter. On s’attache à Will comme on est fasciné par Hannibal, les dialogues sont très travaillés, pleins de double-sens, d’ironie, d’intentions cachées : la série en est souvent très excitante dans des moments les plus inattendus. L’univers a toute sa propre cohérence et son ambiance angoissante, son esthétisme superbe de noirceur, parfois sa poésie ; l’interprétation est excellente… « Bon appétit » !

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