Hannibal, saison 2

Dans sa deuxième saison, Hannibal doit se confronter à ses propositions de fin de saison 1, aussi ambitieuses qu’enthousiasmantes. Le résultat est parfois impressionnant, et à d’autres moments moins convaincant : c’est que cette saison est si dense qu’en définitive, il aurait presque fallu le double d’épisodes pour que certaines motivations aient plus le temps d’être fondées.

*** spoilers ***

Fin de saison 1, Will piégé par Hannibal, malade, est arrêté pour des meurtres qu’il n’a pas commis ; début de saison 2, nous voici donc en compagnie d’un Will guéri et lucide, mais prisonnier de la cage dans laquelle son ancien « ami » l’a enfermé. À partir de là, on pouvait s’attendre à ce que la série prenne le parti d’être une vraie fiction policière, une direction qu’elle semble d’ailleurs suivre pour finalement mieux s’en éloigner, de la façon la plus brutale et efficace qui soit : en tuant l’enquêtrice, Beverly Katz.

Hannibal, dans cette saison, ne se contente pas de ne pas être une série policière, elle le justifie dans son univers même : Hannibal ne peut pas être arrêté comme les autres criminels, quand bien même l’équipe de Jack est intelligente. La série va jusqu’à utiliser les codes policiers pour mieux manipuler ses personnages qui en sont encore des figures eux-mêmes ; Hannibal sait fabriquer des preuves et, dans le langage policier, il est tout simplement impossible de ne pas condamner Will, puis Chilton.

Cette première partie de saison aura tout de même parfois manqué de clarté ; il est réellement difficile d »arriver à un équilibre entre ce qu’on peut comprendre des actions d’Hannibal et ce qui doit rester obscur, si on verse trop dans l’explication, Hannibal perd sa dimension mythique, devient prévisible, si on verse trop dans l’opacité, il devient en quelque sorte impossible au point qu’on ne peut plus y croire. Le fait est que certaines informations tombent tard sans qu’on trouve une bonne raison à ce délai, par exemple les meurtres pendant le procès de Will, partagés entre ceux de Hannibal et ceux du copycat, dont les coupables seront identifiés rapidement plus tard dans la saison.

L’autre manque tient à la densité des enjeux de la saison qui empêche la série de prendre son temps pour soigner l’évolution des relations autres que celle de Will/Hannibal. Celle entre Will et Beverly, comme celle entre Hannibal et Alana, peuvent vraisemblablement exister, on dispose des informations qui nous le disent : Alana connait Hannibal depuis longtemps, ils ont déjà flirté, Beverly et Will entretiennent une vraie relation de confiance, bref, rien ne sort de nulle part non plus. Mais à tant se concentrer sur Will, il va de soi qu’on est en empathie avec lui et qu’on perd de vue les autres, et qu’on croit moins à la possibilité d’une relation entre Alana et Hannibal à ce moment précis de l’intrigue. En ce qui concerne Beverly, ce n’est sûrement pas assez lui rendre honneur que de lui donner cette chance d’enquêter pour la lui retirer aussi vite ; si le coup de massue est manifestement indispensable, on n’a pas eu le temps de voir la relation progresser suffisamment pour ressentir qu’elle pouvait prendre cette direction.

Maintenant, le passage à la deuxième partie de saison nous fait revenir à ce que la série sait faire de mieux ; un monde resserré autour de Will et Hannibal, comme dans un rêve, auquel il faut bien consentir et croire pour apprécier la série. C’est un univers ni réaliste, ni irréaliste, peu à peu, il s’est surtout constitué de telle façon qu’il n’a pas à dépendre de la réalité. Le principe convient aussi bien au style de Fuller qu’au personnage d’Hannibal, tout près d’être un supervillain, figure divine selon lui, ou diabolique (et « la plus belle ruse du Diable »…), tout pareil, qui nous oblige également à croire en lui, et on veut y croire ! Devant la série, il est impossible de ne pas s’interroger sur sa propre relation au personnage, a fortiori quand il est incarné par Mikkelsen, n’est-on pas aussi séduit que les personnages qui l’entourent ? La série joue toujours sur cette réaction double, entre l’admiration, la séduction, et la peur, le rejet aussi bien devant ses manipulations que ses dîners.

Ce qui est intéressant cette saison, c’est que les scénaristes ont fait en sorte que les autres personnages doivent, à leur tour, croire en Will, en son innocence, et en la culpabilité de Hannibal. Pour « voir » Hannibal, il faut « croire » Will. Cela devient même la condition à la réussite de Will, qui doit être laissé libre d’agir avec Hannibal pour mieux le capturer. La métaphore qui inaugure le début de la deuxième partie de saison est limpide, la suite effectivement convaincante puisque la narration se resserre complètement autour de Will et Hannibal, pour découvrir le monde de ce dernier de plus en plus profondément. Les anciens patients, tueurs « persuadés » de Hannibal, comme l’introduction de la storyline de Mason et Margot, deux personnages marquants de la saga, donnent alors une nouvelle épaisseur à cette saison en repoussant toujours les limites de ses pouvoirs. C’était aussi une façon d’intégrer deux éléments moins prévisibles à l’ensemble, et de poser des bases pour de prochains développements.

La relation entre Will et Hannibal revient au cœur de la série dans cette deuxième partie, elle réellement soignée, intéressante, elle constitue le nœud dramatique de l’intrigue : jusqu’où Will est prêt à aller ? Est-il capable de jouer un rôle sans se perdre ? Peut-il persuader Hannibal ? Des enjeux intimes simples, travaillés autour des images successives de la métamorphose, qui permettent à la série de jouer sur l’illusion, attisant les doutes jusque chez les téléspectateurs pour rendre ses manœuvres crédibles. C’est toutefois un risque que de jouer l’illusion, puisque cela oblige comme toujours avec Hannibal à se projeter et à accepter d’être dans le flou à court terme, puis de revenir à ce qu’on a déjà vu une fois la saison terminée. La montée graduelle de l’intensité provient aussi de la progression inéluctable de l’intrigue vers cette scène en flash forward du début de saison ; au départ, l’artifice était décevant, mais plus on va dans la saison, plus on comprend son intérêt. On comprend bien également, et on nous fait comprendre clairement vers la fin, que Hannibal n’est pas forcément dupe, et qu’il prend peut-être tout simplement le risque de croire, lui aussi, en Will : un tour supplémentaire qui relève la tension juste quand la série s’occupait de clarifier la situation.

C’est certainement la force émotionnelle de cette deuxième saison : Hannibal baisse en partie sa garde pour Will, et quand ce dernier s’est vu confronter à la trahison de Hannibal en saison 1, c’est ici l’inverse qui se produit, dans une symétrie fascinante. La relation entre les deux hommes est totale, intime, mimétique, et l’un comme l’autre s’investit : dès lors le finale opère comme une terrible rupture qui met à terre tout le monde, dont nous, dans un bain de sang. Cette ultime conversation entre Will et Hannibal est quant à elle révélatrice et ô combien poignante, voilà ce qui se dit dans ce finale apocalyptique : Will, Jack, Alana, ont dit « non » à Hannibal, ont refusé d’être plus longtemps aveugle, et, si Hannibal a en partie réussi à changer Will, la réciproque est vraie. Mikkelsen laisse filtrer des émotions, des réactions sincères, avec une justesse incroyable ; quand la réalisation et la mise en scène ne cessent de surprendre avec des trouvailles inventives. Ainsi la bande originale de cette saison est par exemple plus travaillée encore, les motifs privilégiés (l’eau…) se déploient alors jusque dans l’accompagnement sonore. Tout fait sens, tout compte ; Hannibal ne peut se regarder que d’un oeil, et c’est suffisamment rare aujourd’hui pour être remarqué.

*** fin des spoilers ***

Bref, une deuxième saison ambitieuse qui n’est pas exempte de défauts, presque trop dense pour tenir en treize épisodes divisés en deux parties. Intéressante, osée, inventive, effrayante, elle reste impressionnante dans sa minutie et l’écriture de ses deux protagonistes, et trouve une conclusion prometteuse. Mads Mikkelsen, Hugh Dancy, Caroline Dhavernas et Gillian Anderson confirment leur talent dans leurs rôles, Fuller quant à lui, bien accompagné par ailleurs, séduit encore par son style et ses prises de risque vis-à-vis de la matière originale.

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