[Critique] Pentagon Papers : du grand Spielberg

Pentagon Papers donne l’impression, systématiquement, d’être trop grand, trop vaste, trop détaillé, pour se laisser entièrement apprécier d’un seul regard et d’une seule séance. Drame historique impressionnant, le dernier film de Steven Spielberg est une nouvelle œuvre majeure d’une intensité rare et d’un propos engagé qui fait écho à l’actualité.

L’urgence de la situation

Peut-être n’y a-t-il paradoxalement rien de plus compliqué que de faire un film dont la majeure partie du public connaît a priori l’intrigue. Qui n’a pas déjà soupiré d’appréhension à l’idée de voir un film historique, entendre par là, poussiéreux et, certainement, académique. Fort est de constater que beaucoup le sont, presque malgré eux, comme écrasés par leur sujet. Pentagon Papers n’est pas de ceux-là en ce qu’il s’est manifestement refusé d’être un film historique à proprement parler. En place et lieu d’un film historique, Spielberg réalise un drame qui emprunte quelques traits à l’épopée, saupoudré de comédie, constitué de bons personnages qu’on admire et de méchants personnages qu’on craint. En rappelant que, pour autant, le cinéma n’est pas que de la fiction et que tout ça appartient encore moins au passé.

Spielberg confronte ces deux partis en constituant, à travers le seul enjeu d’une publication, une dramaturgie précise qui oblige le spectateur à être attentif au moindre nom prononcé. L’établissement de deux espaces principaux, celui de la mondanité (banquiers et politiques) et celui des journalistes, aura évolué d’une cohabitation pacifique à un conflit ouvert, éclaté au grand jour par celle qui prenait part à l’un comme à l’autre : Kay Graham. La précision avec laquelle le rythme se précipite, à grands renforts de trouvailles de mise en scène, donne lieu à quelques séquences d’une intensité terriblement efficace. Le frisson, il est bien là ! La réussite de la réalisation tient à sa dynamique exceptionnelle, qui n’a que faire des limites du décor et des hommes dans une inventivité quasiment euphorisante à suivre. L’effet Spielberg, en somme.

Un récit engagé et féministe

Si dans les premiers temps, il peut sembler que le rôle de Meryl Streep est étrangement secondaire, figuratif, presque, la progression de l’intrigue prend une tournure telle que tout, finalement, dépendra d’elle. Figure essentielle du film, Spielberg en a fait une héroïne, génialement interprétée par Meryl Streep, toute en nuance (le duo avec Tom Hanks est d’ailleurs un régal). Le portrait qu’il en fait ne tient qu’à peu de choses et bénéficie d’une sorte de distance qui en souligne avant tout la dignité, évitant de forcer le trait. À ce titre, si l’engagement en faveur de la liberté de presse est naturellement explicite, ce propos féministe qui sous-tend l’ensemble du film est plus discret et subtil. Et pourtant, ce sont là sans doute les plus belles scènes du film, comme ses plans les plus parlants et bouleversants.

Le film lui-même dénote d’un retour aux sources du métier de journaliste, gagnant par là-même en ampleur alors qu’il commençait par évoquer banquiers, bourse, scoop à tout prix. S’il a pris le parti (qu’on peut lui reprocher, tant il empêche de creuser plus avant le sujet) d’une dramatisation presque manichéenne, Pentagon Papers l’assume d’un bout à l’autre et peut, à ce titre, enthousiasmer devant le cynisme ambiant. Un appel bien senti dans l’actualité, a fortiori étatsunienne, où le pouvoir moque et conspue les médias qui, nous semble-t-il, réagissent de plus en plus en militants.

On peut reprocher à Pentagon Papers de ne pas réellement parler de journalisme, ni de l’affaire même, d’être qu’un survol d’un événement historique, mais en définitive, c’est un grand film d’un réalisateur virtuose, qui résonne aujourd’hui encore avec une puissance rare tant ses problématiques sont d’actualité.

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Réalisation : Steven Spielberg
Scénario : Liz Hanna, Josh Singer
Avec
Tom Hanks, Meryl Streep
Sortie française le 24 janvier 2018
Drame historique

Première femme directrice de la publication d’un grand journal américain, le Washington Post, Katharine Graham s’associe à son rédacteur en chef Ben Bradlee pour dévoiler un scandale d’État monumental et combler son retard par rapport au New York Times qui mène ses propres investigations. Ces révélations concernent les manœuvres de quatre présidents américains, sur une trentaine d’années, destinées à étouffer des affaires très sensibles… Au péril de leur carrière et de leur liberté, Katharine et Ben vont devoir surmonter tout ce qui les sépare pour révéler au grand jour des secrets longtemps enfouis…

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