[Critique] Désobéissance : vivre libre et aimer

Après Gloria et Une femme fantastique, Sebastian Lelio passe à l’anglais avec Désobéissance, adaptation du roman éponyme. Drame et romance, cette histoire d’amour incarnée par Rachel McAdams et Rachel Weisz évoque la pression de l’institution juive-orthodoxe sur la vie de ses deux protagonistes. Si le film dépeint avec justesse et nuance le cadre dans lequel ses personnages sont contraints de vivre, il faiblit en ne parvenant jamais entièrement à saisir l’émotion et la sensibilité de son propos.

Le poids de l’institution

Rachel Weisz interprète Ronit, la fille du Rav exilée à New-York, tandis que Rachel McAdams incarne Esti, jeune femme juive-orthodoxe mariée. Désobéissance, comme son titre l’indique, évoque ainsi la destinée de ses deux figures féminines principales, dans leur rapport à l’institution religieuse très influente sur leur vie, leurs sentiments et leurs choix. Sebastian Lelio à qui on doit Une femme fantastique et Gloria, réalise ainsi cette adaptation épurée, partagée entre histoire d’amour et prise d’indépendance.

Contrairement à ses précédentes réalisations, Lelio privilégie dans Désobéissance la sobriété, pour mieux rendre compte de l’atmosphère pesante subie par Esti et Ronit, dans une colorimétrie qui tourne globalement autour des tons grisâtres et ternes. La mise en scène s’appuie de la même façon sur la cohérence de ses décors, cloisonnés et opaques, dont on veut, comme Esti et Ronit, s’échapper au plus vite. La progression de l’intrigue évolue ainsi de sorte à briser, peu à peu, les injonctions en permettant à Esti de nommer ses désirs et ses besoins de liberté et d’indépendance. Si le film ne fait guère dans la subtilité esthétique, il n’en reste pas moins convaincant dans son propos, évitant l’écueil d’un discours anti-religieux caricatural et lui préférant la complexité des émotions humaines face à une institution écrasée et écrasante de pression, au fond, bien politique.

Un mélodrame en demie-teinte

S’il y a bien une qualité qu’on pouvait reconnaître à Lelio, c’est cette capacité à faire place à l’énergie de vivre de ses personnages, leur éclat, leurs désirs, entièrement livrés. Dans le cadre très précautionneux de la culture juive-orthodoxe, la sensibilité de son style s’est en partie affaiblie et se retrouve compliquée de grisaille et de mélancolie. Presque trop. Désobéissance, dans son compromis entre romance et sorte de coming out of age movie tardif, perd finalement en émotion et manque son effet dans sa dernière partie pourtant à ce titre très attendue.

Rachel McAdams est pourtant excellente dans le rôle d’Esti, tour à tour contrainte de taire ses désirs et libre de les laisser s’exprimer, et il faut reconnaître que la scène de sexe bénéficie d’une mise en scène réussie/réaliste, sans jamais verser dans le voyeurisme, ce qu’on a pu reprocher à Kechiche dans La Vie d’Adèle. Toujours est-il que la contradiction entre la peinture complète des traditions juive-orthodoxes et les sentiments des deux femmes ne suscitera pas de moment d’éclat et de sortie réelle d’un académisme austère qui, paradoxalement, atténue considérablement la puissance émotionnelle du film. Sans doute aussi faut-il y voir un problème d’équilibre entre la répartition des rôles, notamment du côté de Ronit avec qui on entre dans le film, mais qui n’héritera jamais de la même nuance qu’Esti ou même Dovid, au point de donner le sentiment d’être le prétexte et le faire-valoir d’une intrigue qui s’entiche aussi de tropes/twists narratifs peu engageants.

Désobéissance saura convaincre par la force de son propos mais ne se hisse jamais tout à fait à la hauteur de cette même urgence de vivre et de vivre libre de ses personnages. Étouffé par sa propre atmosphère austère, le film de Sebastian Lelio perd ainsi en puissance émotionnelle, malgré la performance de Rachel McAdams. Reste une bonne adaptation.

[usr 3 size=20]

Réalisation : Sebastian Lelio
Scénario : Sebastian Lelio, Rebecca Lenkiewicz (II), d’après l’œuvre de Naomi Alderman
Avec Rachel Weisz, Rachel McAdams, Alessandro Nivola
Sortie française le 13 juin 2018
Drame, Romance

Une jeune femme juive-orthodoxe, retourne chez elle après la mort de son père. Mais sa réapparition provoque quelques tensions au sein de la communauté lorsqu’elle avoue à sa meilleure amie les sentiments qu’elle éprouve à son égard…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.

Retour en haut