Un couteau dans le coeur

Le réalisateur des Rencontres d’après minuit revient sur le devant de la scène avec Un couteau dans le cœur, présenté en compétition au festival de Cannes 2018. Avec en tête d’affiche l’excellente Vanessa Paradis, le film de Yann Gonzalez est sans aucun doute l’un des plus singuliers de la programmation française actuelle. À la fois hommage et proposition personnelle, Un Couteau dans le cœur risque d’être adoré ou détesté, ici… on aime.

Mélange des genres

Un couteau dans le coeur est une composition détonante entre slasher, porno, fantastique, romance ou encore mélodrame. À ce titre, il appartient au spectateur de consentir, ou non, à lâcher prise sur les repères habituels de chacun de ses genres pour apprécier la proposition singulière de Gonzalez. Mi-sérieux, mi-parodique, Un couteau dans le coeur ne tranche finalement guère autrement qu’en assumant entièrement sa part d’excentricité, de film, pour ainsi dire « de minuit », de sa mise en scène à son écriture, en passant par sa direction d’acteurs. C’en devient une expérience curieuse de plaisir immédiat d’un cinéma très généreux, de drôlerie comme d’émotion.

La troupe emmenée par l’épatante Vanessa Paradis, qui interprète une productrice de films porno gays, surprend par l’alchimie de ses personnalités et la tendance purement mélodramatique qui se dégage par moments de ses séquences émotionnelles les plus fortes. En vérité, Gonzalez parvient à éviter l’écueil de l’exercice de style vain et poseur, pour lui préférer la sincérité des émotions associées à un amour total du cinéma. Cela tient à un décalage, du reste léger, vis-à-vis de la matière du film :  pour exemple ces dialogues qui ne sont pas entièrement réalistes, ni entièrement incarnés, ni entièrement récités. C’est dans cet entre-deux que se situe finalement la poésie étrange d’Un couteau dans le coeur, l’ensemble lié par la bande-originale électro de M83 et le visuel nocturne stylisé de Gonzalez.

L’amour du cinéma, le cinéma de l’amour

Au même titre, le mélange des genres et des formes qui évoquera naturellement Mandico (présent au casting) et son récent Les Garçons sauvages, repose aussi sur cette hésitation entre la réalité crue, quasiment grotesque – des morts, du tournage de porno – et la tendance fantastique qui ouvre sur des séquences hallucinées, sublimées par une mise en scène inspirée et un jeu de lumières hypnotique. L’ensemble fonctionne précisément parce que le film ne se cache pas d’être autant premier degré dans ses diverses variations génériques que méta dans sa réflexion sur la puissance du cinéma, notamment dans son final renversant ; et ceux qui n’auront pas été convaincus par le film n’y verront probablement qu’une conclusion naïve. En cela, Un couteau dans le coeur se fait l’hommage brûlant au cinéma des séries B, du porno, du slasher, dugiallo italien, non sans en rappeler la teneur politique et en conséquence, en réactualiser la nécessité et la puissance dramatique.

Un couteau dans le coeur joue (parfois trop) alors de symboles et d’images fortes, dont beaucoup reprennent sans doute l’expérience du cinéma pour les spectateurs, les réalisateurs ou encore les acteurs : images de voyeurisme, de torture des corps, de sacrifice, de confusion entre réalité et fiction, de jalousie, d’hallucinations… Le cinéma d’Un couteau dans le coeur en laissera sûrement quelques-uns sur le bas côté. S’il touche juste dans sa dimension méta, il perd en efficacité en tant que thriller, en partie desservi par quelques flottements dans le rythme et une conclusion/révélation moins convaincante.

Un couteau dans le cœur semble réussir là où Les Garçons sauvages ont échoué : en se refusant à la posture pour livrer une proposition poignante, qui transpire l’amour du cinéma et ne dissimule ni ses émotions, ni la dimension politique de ses enjeux. Une belle expérience à faire en salle.

(4 / 5)

Réalisation : Yann Gonzalez
Scénario : Yann Gonzalez, Cristiano Mangione
Avec Vanessa Paradis, Kate Moran, Nicolas Maury
Sortie française le 27 juin 2018
Drame, Romance, Thriller

Paris, été 1979. Anne est productrice de pornos gays au rabais. Lorsque Loïs, sa monteuse et compagne, la quitte, elle tente de la reconquérir en tournant un film plus ambitieux avec son complice de toujours, le flamboyant Archibald. Mais un de leurs acteurs est retrouvé sauvagement assassiné et Anne est entraînée dans une enquête étrange qui va bouleverser sa vie.

 


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