[Critique] Au Poste ! : une comédie absurde grisante

Trois ans après l’excellent Réalité, Quentin Dupieux offre au cinéma français une nouvelle bouffée d’air frais avec Au Poste ! Le réalisateur, scénariste, compositeur, s’associe cette fois à Benoît Poelvoorde, Grégoire Ludig et Marc Fraize dans une comédie absurde et surprenante, génialement cauchemardesque.

Une variation amusée et amusante

On entre dans un Quentin Dupieux comme dans un cauchemar éveillé, sans repères, ni d’autre attente que celle d’être surpris. Au Poste, pour autant, s’appuie aussi sur le pouvoir de la référence et de la culture populaire en prenant la forme d’une comédie policière, d’une comédie de personnages, de huis-clos et d’interrogatoire, dans un décor rétro qui évoque tout naturellement Garde à vue de Claude Miller. De la cigarette, à la mélancolie, en passant par le flic bêta, Au Poste ne se refuse pas à reprendre ici et là quelques tropes d’un genre qui s’est presque ringardisé lui-même. Mais le film de Dupieux n’est ni une parodie, ni un hommage, bien plutôt une variation amusée et amusante d’un genre à contraintes dans lequel le scénariste comme le réalisateur peut jouer avec les codes.

En guise d’interrogatoire, Dupieux propose ainsi un dialogue auquel s’applique, comme toujours chez le réalisateur, une sorte de cohérence interne, toute loufoque qu’elle soit, traversée de part en part de running gags et vannes linguistiques. L’humour d’Au Poste est au demeurant efficace, généralement parce qu’il met en scène sa propre absurdité par la présence du personnage de Grégoire Ludig, suspect numéro 1, incarnation de la plus patente (et ennuyante) normalité ou plus exactement, figure redoublée du spectateur. On se prend au jeu de la désorientation, de la frustration (la faim), de la cruauté avec un plaisir mi-sadique, mi-masochiste, dans l’attente de l’implosion de la figure littérale du cadavre dans le placard.

Drôle et inquiétant

À bien y penser, le cadre limité d’Au Poste en fait certainement l’un des films les plus accessibles, et les moins bizarres, malgré quantité d’éléments troublants disséminés au premier comme à l’arrière-plan. Le film dispose bel et bien d’un enjeu, autour duquel l’ensemble de l’histoire se tend, et ne procède pas de circonvolutions en se contentant du récit au temps présent dans lequel s’imbriquent les souvenirs. Alors, évidemment, on se réjouit de certaines entorses à la réalité et à la linéarité, mais le réel fameux « WTF » survient finalement presque en contradiction avec tout ce qui l’aura précédé et laisse en partie sur sa faim/fin (bien qu’il obéisse en tout point à la logique cauchemardesque et complotiste de l’écriture à la Dupieux).

Au Poste bénéficie enfin grandement de ses acteurs, avec en tête le duo Benoît Poelvoorde et Grégoire Ludig, dont la qualité du tempo comique est parfaitement servie par la dynamique de la mise en scène. On se réjouit de voir Marc Fraize au casting tant on reconnaît chez lui de sérieuses accointances avec l’humour à la Dupieux : pour la peine, le film reprend, en plus contracté, un de ses sketchs qui déjà travaillait la frustration et la dimension comico-inquiétante jusqu’à plus sens de la répétition. Alors, il est vrai qu’il y a dans Au Poste comme dans bien des Dupieux un parfum d’exercice de style, d’excellente copie, mais dont on pourrait regretter l’absence d’émotion au-delà de la pure expérience formidablement ludique. Mais c’est si bien fait, si bien tenu, et si rare, qu’on en redemande toujours.

Au Poste est une comédie policière ludique et inventive, drôle et inquiétante, qui saura faire mouche pour peu qu’on soit sensible à l’humour absurde et au talent de son formidable trio d’acteurs.

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Réalisation : Quentin Dupieux
Scénario : Quentin Dupieux
Avec Benoît Poelvoorde, Grégoire Ludig, Marc Fraize
Sortie française le 4 juillet 2018
Comédie

Un poste de police. Un tête-à-tête, en garde à vue, entre un commissaire et son suspect.

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