[Critique] Under the Silver Lake : entre deux eaux

En 2014, David Robert Mitchell faisait sensation avec son film d’horreur It Follows. Quatre ans plus tard, il revient sur le devant de la scène avec Under The Silver Lake, un thriller surprenant, nommé au Festival de Cannes et reparti bredouille. Objet pop non identifié, Under the Silver Lake offre à Andrew Garfield un rôle de trentenaire perdu dans Los Angeles et le milieu hollywoodien, à la recherche d’une jeune femme disparue. Récit surprenant et déroutant, ce nouveau David Robert Mitchell a tout d’une expérience de cinéma singulière, mais laisse davantage partagé devant son propos.

Un cauchemar hypnotique

Under the Silver Lake en décontenancera plus d’un ! Récit habité d’un cauchemar hollywoodien, ce thriller inclassable de David Robert Mitchell évoque du Lynch ou du Richard Kelly, références elles-mêmes connues pour leur tendance au « mind blowing » onirique parfois difficile d’accès. Under The Silver Lake se vit alors davantage comme une expérience hypnotique, favorisée par la bande-originale de Disasterpeace qui avait déjà travaillé sur It Follows ainsi que les jeux de lumière et de texture. L’inventivité de David Robert Mitchell fait d’Under The Silver Lake, assurément, une expérience esthétique toujours intéressante, tant elle se renouvelle et s’adapte avec pertinence à sa narration dont l’étrangeté se situe notamment dans ses transitions (ou son absence de).

Puisque c’est bien là l’histoire d’un cauchemar conspirationniste, qui en reprend ainsi la logique non plus réaliste mais interne, en ce que la narration opère par rebonds et associations. Pour autant, l’intrigue ne va pas sans emprunter au conte de fée, au film d’horreur, au fantastique et au grotesque, en parvenant avec succès à maintenir l’équilibre entre le ridicule et l’étrange. L’une de ses qualités consiste ainsi à développer cette atmosphère inquiétante sans désamorcer à aucun moment ce sentiment d’entre-deux qui en fait la puissance évocatrice. Cela tient sans aucun doute en partie à la prestation d’Andrew Garfield, dont nous suivons donc l’aventure improbable, par son point de vue de jeune adulte isolé et… « réceptif » aux signes d’une conspiration hollywoodienne. Toutélié ! Il y a toujours quelque chose d’entraînant dans les récits de conspiration, et ce peu importe qu’ils donnent raison ou non à celui qui « voit » : de fait, on se prend au jeu du déchiffrage de codes et de messages cachés, en enquêteurs tout aussi amateurs que le personnage d’Andrew Garfield, notamment dans le repérage de références actuelles et passées qui ponctuent le film.

Un manque de finesse

Under the Silver Lake compose entre récit d’investigation à la néo-noir et réflexion sur la culture populaire. À ce titre, malheureusement, il se fait aussi fin qu’un putois menacé et laisse vaguement perplexe sur ses intentions. Alors qu’il semble par certains côtés tenter de parler de la génération des jeunes adultes, souvent désœuvrés, il exclut hors-champ toute dimension politique ou sociale et se contente de mettre en perspective la misère et la solitude de son personnage par une seule rencontre embarrassante avec un sans-abris. Dans ce cas, de quoi le film parle-t-il ? Manifestement, de la relation au monde de ces jeunes adultes et, pour être précis, de ces jeunes hommes ; le décor de LA et d’Hollywood opérant comme le miroir déformant/déformé de cette « réalité ». Under the Silver Lake ne fait pas dans la dentelle en préférant se placer au niveau de Sam, il montre ainsi le monde tel qu’il le perçoit, un monde saturé de codes et de messages, dans lequel les femmes sont à sa disposition, défilent, souvent nues, sous ses yeux et ceux des spectateurs.

David Robert Mitchell brosse une peinture peu reluisante du milieu du divertissement (inclure à tout va Hollywood, Youtube, la publicité, la mode…) en grossissant ses traits pour mieux rendre compte de son absurdité et de sa vanité. Soit. Mais la puissance de l’image étant ce qu’elle est, on ne peut complètement s’empêcher de s’interroger sur, d’une part, la nouveauté de cette critique, sa pertinence, sa profondeur, et, par ailleurs, sur les limites de d’une critique qui consiste, malgré tout, à reproduire à l’écran ce qu’elle dénonce. Critiquer le male gaze en faisant défiler des femmes nues et en adoptant, précisément, le point de vue de celui qui incarne ce male gaze, est-ce véritablement pertinent ?

À adopter ce même point de vue dont on peut aussi déduire qu’il raconte la grande solitude et tristesse de cette génération, David Robert Mitchell n’en raconte guère la complexité, les nuances, et manquerait presque de bienveillance envers ceux-là même qui sont les premières victimes du système qu’il critique. À ce titre, le personnage de Sam – sans parler des personnages secondaires – n’existe qu’à moitié et empêche ainsi de faire d’Under The Silver Lake un coming out of age movie véritablement sincère et touchant, et ce malgré la tonalité parfois élégiaque assurée par la bande-originale et les lèvres tremblantes d’Andrew Garfield.

Quant au propos sur la culture populaire, pour peu qu’il faille le prendre au premier degré, ce qu’il en dit se résume proprement à : c’est du recyclage et vous êtes manipulé-e-s. S’arrêtant là, le film fait le constat d’une culture vaine, bête, de l’image pour l’image, dont les signes reconnus par Sam ne renvoient à rien d’autre qu’à eux-mêmes. Peut-être même quitte à laisser se confondre l’institution (Hollywood, les studios, etc) et la réalité ô combien plus complexe et foisonnante de la culture populaire et, surtout, de ses origines et de sa réception/réappropriation. Autant dire qu’on a vu plus fin, plus nuancé et plus réfléchi et que l’espèce de condescendance qui accompagne dès lors cette posture tend à rendre le film plutôt antipathique. Peut-être est-ce une affaire de sensibilité, mais on lui préfèrera l’optimisme politique de Ready Player One ou encore la satire apocalyptique de Southland Tales.

Under the Silver Lake séduit par la qualité de sa mise en scène et l’étrangeté de son intrigue, mais convainc moins quand il tente de dire quelque chose de cette génération et de la culture populaire actuelle. Un objet filmique non identifié qui laisse partagé.

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Réalisation : David Robert Mitchell
Scénario : David Robert Mitchell
Avec Andrew Garfield, Riley Keough, Topher Grace
Sortie française le 8 août 2018
Comédie, Thriller

À Los Angeles, Sam, 33 ans, sans emploi, rêve de célébrité. Lorsque Sarah, une jeune et énigmatique voisine, se volatilise brusquement, Sam se lance à sa recherche et entreprend alors une enquête obsessionnelle surréaliste à travers la ville. Elle le fera plonger jusque dans les profondeurs les plus ténébreuses de la Cité des Anges, où il devra élucider disparitions et meurtres mystérieux sur fond de scandales et de conspirations.

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