[Critique] Blackkklansman : une charge anti-raciste maladroite

Spike Lee revient avec Blackkklansman au cinéma engagé dans cette adaptation du livre Black Klansman, signé Ron Stallworth. Tiré de cette histoire vraie d’infiltration du Ku Klux Klan par un policier noir, le film s’aligne sur le témoignage de Stallworth pour composer entre comédie et thriller, dans une charge anti-raciste indéniablement actuelle, mais trop souvent maladroite.

Une charge par l’humiliation

Le parti pris de la comédie pour un sujet aussi sombre que celui du Ku Klux Klan est aussi audacieux et culotté que la démarche même du personnage de Ron Stallworth dans Blackkklansman : infiltrer « l’Organisation » en étant un homme noir. À ce titre, si le film n’est certes pas hilarant, il propose quelques moments réellement efficaces dont l’humour repose en grande partie sur une prise de position, à l’image des échanges téléphoniques entre Stallworth et Duke, et non une simple exagération du comique de situation. En l’occurrence, Blackkklansman présente rétrospectivement une charge anti-raciste dont la dynamique n’est autre que celle d’une sorte d’humiliation revancharde du Ku Klux Klan et de ses figures incarnées avec réussite à l’écran par Topher Grace, Ryan Eggold, Jasper Paakkonen et Paul Walter Hauser.

Pour ce faire, Spike Lee fait moins dans la finesse en invitant à la moquerie vis-à-vis de cette galerie de personnages racistes, quitte à préférer à une caractérisation plus complexe la facilité des stéréotypes caricaturaux, tous plus ou moins limités à leur bêtise crasse. De fait, on n’exige pas forcément d’un film à charge de la nuance, bien au contraire, mais si « rire des méchants parce qu’ils sont vraiment, vraiment idiots » a quelque chose de libérateur, cela impose au spectateur une posture au demeurant confortable et désamorce généralement la dangerosité des discours et des actes auxquels le film fait allusion.

Par voie de conséquence, la conclusion du film opère comme un rappel à une réalité, certes très efficace, mais dont la présence semble être l’aveu d’échec de Blackkklansman à précisément nommer, montrer, attaquer, cette réalité pendant le reste du film. En revanche, les allusions à l’actualité, à Trump notamment mais pas que, sont légion et s’intègrent au film avec une décontraction bienvenue nettement plus culottée.

Petits arrangements avec l’Histoire

Blackkklansman procède par arrangements avec la réalité pour, évidemment, « dramatiser » ses faits réels et en faire un film. Le film est l’adaptation du livre de Ron Stallworth lui-même (les fichiers ont été détruits, ce que le film montre avec une lecture partiale), dont il reprend le point de vue et possiblement la relecture de l’histoire, comme semble l’indiquer Boots Riley, le réalisateur de Sorry to bother you. Dans Blackkklansman, Ron Stallworth est le héros, un policier sous couverture au sein du Ku Klux Klan, et par extension, l’équipe autour de lui hérite également de ce traitement positif. Pour nuancer cette héroïsation, Spike Lee passe par le biais de Patrice et d’un autre personnage d’idiot raciste au sein même de la police, mais cumule les maladresses et finit par manifestement valoriser une position plutôt qu’une autre, quitte à accorder à la réalité passée et encore actuelle de la violence policière raciste une simple tape sur l’épaule parce qu’il y a des gentils et des méchants partout ma bonne dame.

Il n’est pas sûr que Spike Lee ait eu l’intention de mettre dos à dos le radicalisme raciste à celui des mouvements anti-racistes en cette époque, mais les choix de montage parallèle de scènes de discours laissent perplexe, a fortiori quand, au fond, Ron Stallworth incarne l’intermédiaire plus mesuré et, en conclusion, se voit largement mis en valeur. À l’inverse, le discours de Patrice et des militants noirs se résume à de la rhétorique et du name-dropping qui font naturellement effet, mais éclipsent toute la complexité et la réflexion de ces mouvements, confirmant ainsi la lecture relativement simpliste, voire malhonnête des faits. On peut malgré tout apprécier les quelques originalités de mise en scène qui à elles seules, suffisent à rappeler la puissance de la charge du film et en rappellent l’urgence et l’actualité.

Blackkklansman souffre de maladresses annoncées, comme souvent dans cette catégorie d’adaptations, dès le panneau introducteur qui rappelle qu’il est inspiré de faits réels. Au demeurant efficace dans ses scènes les plus inspirées, le film laisse plus perplexe devant certaines de ses prises de position vis-à-vis de la réalité.

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Réalisation : Spike Lee
Scénario : Charlie Wachtel, David Rabinowitz, Spike Lee, Kevin Willmont, Ron Stallworth (d’après l’œuvre de)
Avec John David Washington, Adam Driver, Topher Grace
Sortie française le 22 août 2018
Comédie, biopic, thriller

Au début des années 70, au plus fort de la lutte pour les droits civiques, plusieurs émeutes raciales éclatent dans les grandes villes des États-Unis. Ron Stallworth devient le premier officier Noir américain du Colorado Springs Police Department, mais son arrivée est accueillie avec scepticisme, voire avec une franche hostilité, par les agents les moins gradés du commissariat. Prenant son courage à deux mains, Stallworth va tenter de faire bouger les lignes et, peut-être, de laisser une trace dans l’histoire. Il se fixe alors une mission des plus périlleuses : infiltrer le Ku Klux Klan pour en dénoncer les exactions.

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