Affiche de la série You

Se méfier du « nice guy », voilà bien une devise que la série You a totalement intégrée. Créée par Greg Berlanti (Love, Simon) et Sera Gamble, You est un thriller grinçant sur l’histoire de Jo, un libraire semble-t-il le plus ordinaire du monde, et Beck, une étudiante et écrivaine. En choisissant pour point de départ le postulat d’une comédie romantique, You prend finalement des allures de comédie noire à la Dexter et devient vite follement addictive. A découvrir sur Netflix…

Dexter à Notting Hill

Jo rencontre Beck dans sa librairie et il le sait, c’est « la bonne ». Déjà vu ? Non, ce n’est pas le début de Coup de Foudre à Notting Hill, mais bien celui de la série You. Mais ne vous y trompez pas, on aurait tort de voir en la série une simple variation cynique de la comédie romantique. Pour peu que l’écriture ose être corrosive avec son protagoniste de creep, on comprend que ce n’est pas tant le genre de la romcom dont You moquerait la naïveté, mais bien plutôt l’inconscience du « nice guy » de sa propre perversité.

Cette scène marquante de rencontre en est l’expression la plus glaçante, et certainement l’illustration la plus pertinente de l’excellente utilisation de la voix-off par la série. Évident décalage ironique dont l’efficacité rappelle les débuts de Dexter, elle marque l’obsession de Jo et la singularise au point d’utiliser constamment la deuxième personne. Un ressort dialoguiste aussi simple qu’efficace pour capter l’attention du spectateur, en ce qu’il nous assimile de fait au personnage de Beck, tout en nous accordant la place de témoin privilégié des horreurs de Jo. Alors, You se moque-t-elle de ces femmes naïves et, par extension, de nous, spectatrices et cibles privilégiées de la comédie romantique ? Que nenni.

*voix-off creepy*
“Ces chatons accaparent toute ton attention, il faut que je vole à ton secours.”

En cela, la série prend le risque de brosser le portrait du monstre de la société (du spectacle) moderne. Nous ne crierons pour autant pas au génie, puisque You joue tant de grosses ficelles et de clichés de caractérisation pour ses personnages secondaires qu’elle en perd en contrepartie sa nuance critique et cynique. Elle y gagne, en revanche, un humour noir bienvenu dont la cible privilégiée reste Jo, pour notre plus grand plaisir. Le tour de force narratif de You consiste à paradoxalement montrer un homme en position de force (maître de la situation, comme de la narration) pour mieux en révéler les contradictions, parfois jusqu’à humiliation.

You : la nouveauté addictive

Il va de soi que le plaisir, presque addictif, à regarder la série tient alors en grande partie à son opportunisme voyeuriste. You joue de l’ironie dramatique et ménage son suspense avec autant de perversité que son personnage : quand (parce que ce n’est forcément qu’une question de temps) Beck découvrira-t-elle la vérité sur Jo ? Un ressort vieux comme le monde qui n’implique pas forcément que You prend le spectateur pour un-e idiot-e fini-e, mais impose aux scénaristes de trouver d’autres lieux de surprise. C’est là qu’on peut se prendre au jeu de la série qui, précisément, ose aller au bout de ce qu’elle suggère et assume la violence de son personnage, de manière parfois inattendue. De la même façon, pour peu qu’elle se trouve un ventre mou, elle rebondira d’emblée en prenant à revers le spectateur par de vraies ou fausses ellipses temporelles.

“Mais j’ai tué ces chatons par amour, Beck !”

Il est assez étonnant de constater que la série, narrativement, ose, quitte à en faire trop et prendre le risque du ridicule, tandis que thématiquement, elle évite judicieusement de tomber dans l’écueil d’une critique uniforme et datée des réseaux sociaux. Ce qui la rend nettement plus glaçante auprès de sa cible, généralement déjà tout à fait consciente des risques qu’elle prend en postant la moindre photo sur Instagram. Il n’est en aucun cas lieu de condamner une pratique, ou même de la juger, You opère même le déplacement culotté de rendre à Jo ce discours-là, entre slut-shaming et mansplaining décomplexé, au point qu’il se dise plus « féministe » que Beck et ses ami-e-s. Le harcèlement, la violence, c’est par amour ! Sans forcément si bien le dire ou l’exprimer, la série a au moins l’audace de ne pas tracer de frontière visible évidente entre les (fausses) bonnes intentions du « nice guy » et celles du stalker invétéré. Alors, certes, You ne fait pas non plus dans la subtilité d’une réflexion féministe moderne et se complaît rapidement dans son terrain de jeu préféré : le harcèlement voyeuriste et manipulateur. Mais l’un dans l’autre, la série se laisse regarder avec plaisir jusque dans ses absurdités.

Série glaçante à souhait, You séduit par son efficacité dramatique et son ton décalé aussi drôle que terrifiant. En partie datée dans ses influences et ses excès, elle surprend pourtant assez souvent pour créer l’addiction. On aime ou on déteste, mais ça vaut le coup d’œil ! 

(3,5 / 5)

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